21 avril 2009

Quand les journalistes s'en vont en guerre

Veillées d'armes
Histoire du journalisme en temps de guerre
Marcel Ophuls, 1994

Etude

Entre la fin du mois de décembre 1992 et le début de l'année 1993, Marcel Ophuls décide de se rendre à Sarajevo, au coeur du conflit opposant musulmans serbo-croates, Croates catholiques et Serbes orthodoxes. La capitale de la Bosnie-Herzégovine, une république récemment déclarée indépendante par la communauté européenne, est assiégée par l'armée serbe. Le cinéaste arrive à Sarajevo, le terrain de bombardements violents, dans le but de faire un film sur ceux qui rendent compte au monde entier de cette guerre ethnique, j'ai nommé les journalistes. Qu'ils soient, photographes, reporters de télévision, cameramen, journaliste en presse écrite, américains, allemands, français etc, ils se retrouvent tous à l'hôtel Holyday Inn de la capitale afin de couvrir ce conflit au jour le jour. Marcel Ophuls veut observer et recueillir le témoignage de ceux qui commentent les derniers événement en direct de Sarajevo. Il souhaite réaliser un film sur le métier de reporter de guerre. Des journalistes qui fournissent les images d'actualité qui deviendront par la suite des images d'archives historiques comme le sont devenues, par exemple, les images de la Première guerre mondiale, le premier conflit filmé.
Le documentaire de Marcel Ophuls, Veillées d'armes : histoire du journalisme en temps de guerre, présente une matière archivistique conséquente. Le film est un mélange des genres. C'est à la fois une analyse sur le métier de reporter de guerre, un mélange de différentes images de fiction et un reportage à lui tout seul. Marcel Ophuls brouille les pistes en réinvestissant les archives de manière atypiques mais cohérentes. Comment alors le cinéaste travaille l'archive afin de construire un nouveau film sur les journalistes durant la guerre à Sarajevo?
Marcel Ophuls proposerait, dans un premier temps, de nombreux extraits d'archives de natures différentes mais liés entre eux par le fait que ces extraits montrent que l'Histoire se répète. Bien qu'elle se déroule en 1993, cette guerre à Sarajevo rappelle l'assassinat de l'archiduc François Ferdinand qui a déclenché la Première Guerre mondiale. On s'intéressera notamment ici, au livre de Georges Didi-Huberman, Images malgré tout qui résume le propos central que Marcel Ophuls cherche à tenir en interviewant des journalistes sur leur propre activité. Des journalistes prêt à tout pour fournir des images de cette guerre au reste du monde. Enfin, à travers, entre autres, l'analyse de la séquence introductive de la première partie du film, il s'agira d'étudier la manière dont Marcel Ophuls se réapproprie les archives afin de les mettre en rapport les unes avec les autres pour qu'elles se répondent et créer un effet « d'écho ». Ainsi, on effectuera une étude sur le dispositif de Veillées d'armes imaginé par le cinéaste.

Le film de Marcel Ophuls est une oeuvre assez riche par sa durée, plus de 3h50 d'images mais également riche par la diversité de ces images. Le cinéaste réutilise des archives de natures différentes tout en les recontextualisant au sein de la guerre en Bosnie-Herzégovine au début des années 1990. Il insère en parallèle des images récentes des années 1990 des images d'archives. Marcel Ophuls montre ainsi que ces images du passé sont toujours d'actualité puisqu'elles relatent les mêmes faits en évoquant Sarajevo comme point de départ de la Première Guerre mondiale et Sarajevo en 1993, toujours au centre d'affrontements. Toutefois, les images de Sarajevo contemporaines à la réalisation de Veillées d'armes sont devenues elles-mêmes des images d'archives lorsqu'on les voit en 2009. Pour en revenir à la nature de ces archives, Marcel Ophuls choisit d'abord de faire apparaître dans son film des images de fiction. Il réutilise dans son film des extraits d'un long-métrage réalisé par son propre père, ( à Sarajevo ) avec une séquence revenant sur l'assassinat de l'archiduc François Ferdinand. Ces archives de fiction sont en lien direct avec la vie privée de Marcel Ophuls étant donné que c'est son père Max Ophuls qui les signe. Il lui rend hommage en faisant ce parallèle entre l'oeuvre réalisée par le père et l'oeuvre qu'est en train de réaliser le fils. Il va lui aussi évoquer Sarajevo puisque l'actualité l'y oblige. Il va aborder son film en retournant en arrière avant de voyager dans le temps de cette nouvelle guerre.
Après l'archive de fiction, Marcel Ophuls travaille essentiellement l'archive d'actualité. Ces images tirées de journaux télévisés de l'ORTF montrant notamment le départ en train à la gare de l'est de comédiens pour les studios allemands en 1942 ou ce journaliste américain pionnier de la présentation de l'information à la télévision constitue les fondations du film d'Ophuls. Le réalisateur travaille l'archive factuelle des JTs afin de porter son étude sur le journalisme en temps de guerre. Il effectue un va-et-vient permanent entre les interviews qu'il réalise et les images d'actualité dont sont à l'origine les reporters qu'il interroge. Elles viennent souligner ce que tel ou tel journaliste a dit de ce conflit et sur la façon de le traiter dans la presse audiovisuelle ou écrite. Ces images d'actualité qu'il réintroduit dans son film au sein d'autres images d'actualité de Sarajevo en 1993 qui appartiennent désormais au statut d'archives constituent en majorité son film. Elle représente le centre du sujet du de film Marcel Ophuls puisqu'il étudie le métier de reporter en interrogeant sur le terrain des journalistes en questionnant leurs images et leur façon de travailler toutes différentes des unes des autres. Il interroge ceux qui fabriquent l'actualité donc ceux qui contribuent à archiver ces enregistrements du réel d'une époque.
Un autre type d'archives est exploité dans le film Veillées d'armes ce sont les archives photographiques. Marcel Ophuls revient sur une photographie de Robert Capa, le père du photo journalisme en temps de guerre. Le cinéaste suit la logique de sa démonstration en s'appuyant successivement sur différents types d'archives d'actualité afin d'analyser la démarche des journalistes héritiers de Capa. Il revient sur une photo de Capa qui a fait polémique : celle du soldat espagnol tombant au combat avec son fusil à bout de bras. Marcel n s'appuyant sur cette photo il a cherché à savoir auprès de ses interlocuteurs si Robert Capa avait pu la mettre en scène. Les archives servent donc sa propre enquête. Toute cette matière composée d'archives hétérogènes servent le propos du film lui-même très dense. Veillées d'armes est à la fois un film sur l'Histoire que l'on oublie et qui se rejoue sans cesse. Le film vient également porter un regard sur le métier de journaliste. Sur les reporters de télévision pour une grande majorité, les maîtres de l'image d'actualité. C'est aussi une critique virulente de l'information-spectacle. Toutes ces formes que revête le film mettent à l'honneur l'image. L'image malgré tout, selon l'ouvrage de Geroges Didi-Huberman, Images malgré tout. L'image réalisée en temps de guerre par les journalistes malgré de mourir en exerçant leur métier. L'image malgré le spectacle affligeant qu'elle représente. Ces journalistes en temps de guerre font penser à ces prisonniers des camps de concentration qui ont photographié au péril de leur vie l'inimaginable. Ils ont eu conscience de l'importance de garder une trace de l'horreur nazie de l'extermination des juifs. Photographier son mécanisme pour prouver que cela a existé comme les journalistes prouvent que cela continue d'exister en 1993 en couvrant
l'épuration ethnique en Bosnie-Herzégovine. La thèse de l'importance à produire de l'image malgré tout règne tout au long de l'étude de Marcel Ophuls du journalisme en temps de guerre.
Ce mélange d'images hétérogènes appuient le raisonnement du cinéaste pendant les 3 heures de son films. Les images sont de diverses natures afin de faire le lien entre les différents sujets sur les quels s'arrêtent Marcel Ophuls. Ainsi, ces images malgré leur abondance qui peut égarer le spectateur, participent à la mise en place d'une structure cohérente. Les archives s'entremêlent et s'enchaînent afin de construire un film en deux parties.

Même si l'hétérogénéité des archives peut donner à première vue l'impression d'images patchwork c'est-à-dire des images mises bout à bout sans lien logique, elle sert en réalité à appuyer chacun propos abordé par Marcel Ophuls. Ces images d'archives servent d'arguments lorsqu'une opinion est lancée par un journaliste interviewé. Elles viennent répondre à ce qu'il vient de dire. Le documentaire utilise, par conséquent l'archive dans la perspective de servir la démonstration de Marcel Ophuls. « La preuve par l'image » dit-on. Marcel Ophuls s'appuie sur cette expression récurrente pour construire la logique. Les images qu'il montre dans son film sont également réinterroger afin de savoir ce qu'elle nous disent sur la réalité dramatique d'une époque, celle des années 1990 à Sarajevo. Ces différentes archives sont mises en perspective pour servir le récit donc la démonstration du cinéaste. La manière dont Marcel Ophuls se réapproprie ces images d'archives en les rendant visible le dispositif cinématographique puisqu'il se met en scène pour les commenter et les remettre en question. Cela est flagrant dans la séquence introductive de Veillées d'armes dans la première partie du documentaire. Cette séquence résume le sujet du film d'Ophuls qui se découpe en eux parties : l'une sur l'Histoire et ses drames que les Hommes rejouent en oubliant les images du passé et ce dont il faut en tirer. L'autre partie sur l'information en temps de guerre vue par les journalistes eux mêmes avec la dérive de l'information-spectacle. Ces deux parties de la démonstration de Marcel Ophuls sont habilement évoquées dans cette séquence introductive qui sert de présentation au film. On voit d'abord une interview de Philippe Noiret lors d'un tournage d'une film historique. Il évoque avec Marcel Ophuls le fait que malgré l'abondance d'images sur Sarajevo personne ne fait rien pour stopper l'horreur de l'épuration ethnique tandis que l'on disait au sujet de la Shoah que si l'on avait su grâce à l'image on aurait pu agir. « Là on sait mais on ne fait rien » conclut Philippe Noiret avec Marcel Ophuls. Le film se poursuit ensuite sur des images d'archives de la gare de l'est en 1942 avec le départ pour l'Allemagne d'artistes français dont Danielle Darrieux, l'actrice fétiche de Max Ophuls, le père du réalisateur de Veillées d'armes. Marcel Ophuls juxtapose ces images avec celles de la gare de l'est fin 1992 lorsque lui aussi va faire le même voyage vers l'est. Il se met en scène et ficionnalise son départ en faisant semblant d'être en retrd et en courant dans le hall de la gare pour avoir son train. En citant non plus un film de son père, mais un film de Woody Allen, Marcel Ophuls se place dans le train face caméra pour résumer le projet de son film et ce qu'il veut montrer comme le fait le réalisateur américain. Ophuls comme Allen présente le dispositif de leur films aux spectateurs. On voit d'emblée ce dont il sera question et comment le cinéaste va en parler. Le passé se répète. Que retient-on des images de ceux qui les réalisent? Tout ceci ne serait qu'un spectacle ? étant donné que même Marcel Ophuls est un acteur dans Veillées d'armes en se présentant avec son chapeau « comme Fellini » dit-il au bureau des relations presse au tout début de son film. Marcel Ophuls fictionnalise son film qui pourtant est une rélexion sur la réalité du travail des journalistes en temps de guerre.

L'intérêt du film de Marcel Ophuls réside dans son utilisation de l'archive. Il mélange les images du passé avec celles du présent de l'époque à laquelle il tourne Veillées d'armes, entre 1992-1993. Ainsi il veut que les archives servent son propos au sujet de la Grande Histoire qui ne fait que se répéter. Son documentaire devient également un recueil d'archives d'actualité sur la guerre de Sarajevo. Les images que le cinéaste empreinte aux reporters de guerre sur le conflit bosniaque sont autant de traces de l'histoire de cette guerre. Mais la structure du film est encore plus complexe. Elle ne mélange pas uniquement des images d'archives avec des images d'actualité. Elle propose d'interroger le sens et l'impact des images tournées en questionnant les journalistes eux-mêmes. Marcel Ophuls remet en question, lors des interviews des journalistes qu'il a rencontrés ,principalement à l'hôtel Holyday Inn de Sarajevo, la réalité de ces images, leur vérité effective. Sont -elles mises en scène ? A-t-on utilisé un ralenti afin de tomber dans l'information-spectacle qui veut exagérer l'émotion dans un sujet afin d'émouvoir le spectateur dans le but de faire de l'audience. Marcel Ophuls propose avec Veillées d'armes : histoire du journalisme en temps de guerre une enquête atypique sur les reporters de guerre qui participent par leurs écrits ou leurs images audiovisuelle et photographiques à la mémoire de l'histoire.

Posté par pannetier à 22:02 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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